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Actualités · Société

Argos, le chien d'Ulysse, et ce qu'il dit de notre lien au chien depuis 3 000 ans

Dans l'Odyssée, un vieux chien couché sur un tas de fumier reconnaît son maître après vingt ans. Un article de The Conversation revient sur cette scène et sur la place, très concrète, qu'occupaient les chiens dans la Grèce antique.

Publié le 7 octobre 2026

Vase grec antique représentant un homme tenant en laisse deux petits chiens

Une scène de retrouvailles qui tient en quelques vers

Vingt ans d'absence, un héros déguisé en mendiant, et un vieux chien couché sur un tas de fumier, couvert de parasites. C'est ainsi qu'Homère met en scène les retrouvailles d'Ulysse et d'Argos dans l'Odyssée. Le chien dresse les oreilles, remue la queue, mais il est trop faible pour se lever. Ulysse, lui, ne peut rien laisser paraître : les prétendants de Pénélope le tueraient s'ils l'identifiaient. Argos meurt juste après avoir revu son maître.

Le média universitaire The Conversation revient sur cet épisode dans un article consacré aux relations entre humains et animaux dans la Grèce antique. L'analyse rappelle une chose que les propriétaires de chiens reconnaîtront sans peine : la reconnaissance passe ici par l'odorat et la mémoire, pas par l'apparence. Tous les humains d'Ithaque s'y trompent, le chien non.

L'épisode n'est pas isolé dans le poème. Un peu plus tôt, les chiens de garde du porcher Eumée se jettent sur Ulysse, qu'ils ne connaissent pas, et il faut des jets de pierres pour les écarter. Les mêmes animaux font fête à Télémaque quand il arrive. Chien de garde d'un côté, chien de famille de l'autre : la distinction est déjà posée, et elle structure encore aujourd'hui le droit français, qui ne traite pas de la même façon un chien de garde, un chien de troupeau et un chien de compagnie.

Des petits chiens de compagnie dès l'Athènes classique

L'article s'appuie aussi sur l'iconographie. La base de données du Beazley Archive, à Oxford, recense plus de 1 400 représentations de chiens sur des vases grecs datés de 700 à 200 avant notre ère. Le British Museum conserve un bol de la période mycénienne où un homme peine à retenir deux petits chiens fougueux tenus en laisse, scène que n'importe quel maître de chiot comprendra immédiatement.

Les supports funéraires sont encore plus parlants. Sur les reliefs de l'Athènes classique, un petit chien dressé sur ses pattes arrière accompagne souvent des enfants ou des adolescents. C'est le cas sur le monument de la jeune Euchalia, entourée de ses parents, de sa grand-mère et de l'animal. Il s'agit probablement d'un maltais, Canis melitaeus, déjà réputé dans l'Antiquité pour sa douceur et son attachement. Autrement dit, le chien de compagnie de petit format, celui qu'on voit aujourd'hui dans les appartements urbains, n'a rien d'une invention récente.

On connaît même des épitaphes grecques dédiées à des chiens. L'une d'elles, parfois attribuée au poète Simonide, célèbre une chienne de chasse nommée Lycas et affirme que les bêtes sauvages tremblent encore devant ses os. Rendre hommage à son chien après sa mort est donc une pratique attestée depuis plus de deux millénaires.

Le chien, compagnon et insulte à la fois

L'article nuance le tableau : dans les épopées homériques, le mot « chien » sert aussi d'insulte, contre des hommes comme contre des femmes. Les Grecs ne portaient pas un regard univoque sur l'animal. Il pouvait être l'ami fidèle et le symbole de la bassesse, selon le contexte, ce qui ressemble beaucoup à notre propre vocabulaire, où « traiter comme un chien » coexiste avec « meilleur ami de l'homme ».

Ce que l'Odyssée met en avant, ce n'est pas une idéalisation du chien, mais la force d'un lien qui résiste au temps et à l'absence. Les chevaux d'Achille pleurent la mort de Patrocle, le cyclope parle tendrement à son bélier préféré, Pénélope se désole de voir ses oies tuées en rêve. Les animaux ne sont pas un décor : ils portent une part de l'émotion du récit.

Ce que ça change pour un maître aujourd'hui

Peu de chose sur le plan pratique, beaucoup sur le plan du regard. En France, le Code civil reconnaît depuis 2015 l'animal comme un être vivant doué de sensibilité, soumis au régime des biens. Cette évolution juridique récente rejoint une évidence que la littérature grecque formulait déjà : le chien occupe une place affective singulière dans la maisonnée.

La scène d'Argos rappelle aussi une réalité très concrète du vieillissement canin. Un chien âgé, affaibli, négligé, continue de reconnaître et d'attendre. Les soins de fin de vie, la gestion de la douleur et l'accompagnement d'un chien sénior font aujourd'hui l'objet de protocoles vétérinaires précis. Homère n'en parle pas, mais il décrit avec exactitude ce que voit tout maître confronté au dernier âge de son animal : la tête qui se relève encore, le corps qui ne suit plus.